Recherche

Apprenez à jardiner dans le respect de votre environnement, un site de la SNHF

Agapanthus 'Blue Heaven' (La plante du mois)

Jardinons ensemble en Ile de France

Jardiner en bas de chez soi est une revendication nouvelle des urbains

La ville a souvent été décrite comme un milieu artificiel, minéral, à l'opposé de l'idée de nature. De ce fait, évoquer une activité de jardinage en zone urbaine dense constitue presque en soi un oxymore. On oublie qu'avant 1859, date de l'annexion à Paris des communes qui l'entouraient, « la plus importante concentration de jardiniers-maraîchers de la région est installée à Vaugirard sur le territoire de l'actuel XVe arrondissement ».

Le mouvement des « jardins partagés » qui se développe actuellement à Paris, et dans d'autres villes de France (Lyon, Lille, Montpellier, Nantes, Bordeaux, Brest…) s'inscrit dans une démarche hybride qui agrège le besoin de lien social et de relation avec la nature. L’émergence de ce mouvement porté par le réseau associatif le Jardin dans Tous ses États, avec le soutien de la Fondation de France, remonte au milieu des années 1990.

Dans cette conception, inspirée du modèle nord-américain des « community gardens », le jardin est un lieu de convivialité et d'échanges, un espace « partagé », ouvert au public, qui participe à l'animation du quartier.

Du partage du terrain au partage du projet
Les jardins partagés se trouvent en milieu urbain. Ils se situent de fait à proximité de l'habitat, occupant d'anciennes friches ou se logeant dans des jardins publics, notamment à Paris. L'insertion des jardins partagés dans le tissu urbain les rend très accessibles à tout public. En centre urbain, les surfaces des terrains sont réduites, ce qui suppose a priori un découpage du jardin en parcelles de petites tailles pour satisfaire toutes les demandes. En réalité, certaines personnes préfèrent apprendre à jardiner au contact des autres, ou ne sont pas suffisamment disponibles pour s'occuper d'une parcelle à temps plein.

Si nous avons toutes et tous des racines rurales, les savoir-faire ne se sont pas transmis de manière linéaire aux urbains que nous sommes. Nombre d'habitants avouent leur complète ignorance du jardinage. La création d'un jardin partagé à proximité de chez eux leur fournit l'opportunité de s'initier à leur rythme aux travaux de la terre.  Pour ces jardinier(e)s débutants ou occasionnels, il sera possible de partager la culture d'une petite parcelle avec un ou deux membres de l'association plus aguerris, ou encore de s'investir dans des parcelles collectives, parfois dévolues à des plantations thématiques (aromatiques, courges, plantes médicinales…) qui varient en fonction des saisons, voire de « donner un coup de main » ponctuellement pour arroser ou désherber. Le partage des parcelles encourage la transmission de gestes techniques et de connaissances entre les membres de l'association.

Le jardin est un support d'échanges au sens propre et au sens figuré. On y échange des graines, des outils ou des recettes de cuisine, mais aussi des nouvelles des voisins qu'on connaît ou des aménagements qui vont être réalisés dans le quartier. On y parle de soi en ramenant des graines du « pays », qu'il s'agisse du Cambodge ou du Jura. Le jardinage met en dialogue des cultures différentes, en même temps qu'il permet aux personnes de s'ancrer dans un territoire.

Un cadre bucolique propice à l'échange
Depuis la Mésopotamie antique, le jardin figure de manière métaphorique « le paradis ». Étymologiquement, ce terme désigne en persan « l'enceinte, l'enclos ». Derrière cet enclos se trouve un monde qui, dans l'acception contemporaine du mot paradis, est synonyme de bonheur et de ravissement des sens. Le jardin bénéficie d'une connotation positive dans notre imaginaire et il fait également sens dans d'autres cultures. Il possède aussi une dimension très intime. On y renoue avec son enfance. Le jardin des grands-parents revient en mémoire ainsi que le goût des fraises aussitôt mangées à peine cueillies ou des tartes à la rhubarbe, des confitures… De fait, organiser une fête de quartier dans un jardin donne un attrait supplémentaire à l'événement. Cela se vérifie dans les jardins partagés qui constituent avant tout des supports de liens sociaux. Les associations qui gèrent ces jardins organisent des animations ouvertes au public, qu'il s'agisse de projections de films, de repas de quartier, d'expositions de photos, de trocs de plantes… la liste est longue et diversifiée.

Les initiatives des associations contribuent tout autant à créer de la convivialité entre les habitants qu'à valoriser le quartier où elles ont lieu. Elles témoignent du dynamisme d'associations situées parfois dans des quartiers peu attractifs car dépourvus de monuments ou d'équipements culturels ou sportifs susceptibles d'attirer un public « extérieur » ; voire se trouvant dans des zones urbaines souffrant d'une mauvaise réputation. Le jardin partagé devient un lieu attractif qui modifie les représentations négatives attachées à certains territoires en faisant apparaître ces derniers sous un jour nouveau. Des membres d'associations, habitants de ces espaces stigmatisés, notent souvent avec une certaine fierté que l'on parle différemment de leur quartier grâce au jardin partagé.

L’émergence de politiques publiques
Les jardins partagés s'inscrivent dans une logique de proximité. Ils représentent de fait une offre nouvelle qui, au vu de leur succès, répond à une attente des citadin(e)s. À titre d'exemple, la ville de Paris a mis en place en 2003 un programme municipal, appelé Main Verte, pour accompagner le développement des jardins partagés dans la capitale. Elle a été suivie par Montpellier, qui a créé un programme municipal allant dans le même sens, et elle avait été précédée par d'autres collectivités, parmi lesquelles les villes de Lille, de Nantes ou la Communauté Urbaine de Lyon, qui ont adopté depuis plusieurs années des mesures favorables à la création de ces jardins.

Comment croire qu'il est possible de faire vivre un projet collectif qui fasse du lien entre les générations et entre les cultures différentes qui cohabitent en ville, quand tous les jours on nous montre des violences et des « incivilités » ? Cela relève de l'utopie pour certain(e)s. Cependant, beaucoup d'habitants que nous rencontrons sont nostalgiques d'une vie de quartier où l'on se connaissait et se parlait entre voisins. Derrière les jardins partagés, il y a le rêve d'une ville plus « naturelle » certes, mais aussi plus humaine. Comme si la présence de nature en ville était gage de notre humanité.


Portail des jardins partagés et d'insertion d'Île-de-France
www.jardinons-ensemble.org

(Extraits d’un article publié dans la revue Pour, n°188, décembre 2005, sous le titre « Jardins partagés : fruits, fleurs et lien social »).

Laurence Baudelet
Coordinatrice de l’association Graine de Jardins
Conférence dans le cadre des journées à thème "Jardins, environnement et santé" Paris 2010